Phase 1. Les Anciens
Une immense
falaise dans l’obscurité.
Dans toutes
les directions, y compris vers les profondeurs et vers les hauteurs,
la paroi rocheuse s’étend à perte
de vue. Un souffle de vent se fait entendre et de petits bancs
de brume flottent dans le vide.
De loin
cette paroi rocheuse a l’air lisse
et plate. Mais de près, elle révèle une surface
chaotique, faite d’anfractuosités, de recoins, de
corniches, de coins d’ombre. Des trous obscurs de tailles
variées sont visibles en de nombreux points.
De ces ouvertures s’échappe un léger souffle d’air
sifflant qui fait s’envoler légèrement de petits débris
de roches détachés des parois. Une fois écartés
de la paroi ces débris flottent doucement en suspension à quelque
distance du mur.
Le long
de la paroi, entre quelques protubérances,
un petit cube de pierre flotte au-dessus du vide. Une très
légère lumière en émane alors qu’il
avance doucement. Sa trajectoire erratique évoque celle
d’un insecte ou d’un poisson. Deux petits yeux inquiets
sont visibles au milieu de la face avant. Aucun autre élément
organique n’est visible.
Alors qu’il passe près d’une grande
ouverture, des craquements sourds et des éboulements se
font entendre à l’intérieur, étouffés
par la roche. Le petit cube s’écarte rapidement et
vient se coller tout contre la paroi, dans une anfractuosité.
Un autre
cube de pierre beaucoup plus gros apparaît
alors, émergeant des profondeurs de la falaise. Usé,
cassé en de nombreux points, il s’avance au-dessus
du vide, péniblement, par à-coups. Les yeux très
rapprochés sont profondément enfoncés dans
le roc, formant deux petits trous noirs. Des débris en plaques
se détachent de ses côtés et retombent lentement.
Autour
de lui d’autres cubes semblables, les « anciens », émergent
de la falaise. Tout ce groupe avance droit devant lui, flottant
dans les airs. Ils viennent se positionner à petite distance
de la paroi et s’immobilisent là, face au vide.
Le souffle d’air a forci et les débris qui continuent à se
détacher lentement des « anciens » sont emportés
dans le vide au loin, face à eux.
Très loin, aux limites de la vision, d’autres
groupes se sont ainsi placés.
Puis le
silence s’installe.
Phase 2. Le flux
Après quelques instants, d’un peu partout,
d’autres cubes apparaissent le long de la paroi. De tailles
très diverses, plus ou moins hardis, plus ou moins usés,
ils forment une population assez hétéroclite. Les
plus petits sont lisses et globalement intacts et plutôt
timides. Plus ils grandissent en taille, plus ils ressemblent aux « Anciens »:
usés et brisés par endroits, perdant parfois des
bouts par plaques, mais se déplaçant avec une certaine
assurance.
La faible
lumière qui émane des plus
petits est chaude et tremblotante. Chez les plus grands, elle est
plus froide et plus stable.
C’est d’abord une, puis deux, cinq, dix
de ces créatures qui émergent des ouvertures de la
falaise. Les plus hardis s’écartent petit à petit
de la paroi. Mais une certaine méfiance règne parmi
tous les autres : méfiance vis à vis du vide
qui leur fait face, mais aussi méfiance les uns par rapport
aux autres.
Trois d’entre eux, les « Grands »,
mènent le mouvement et sont le point de mire de tous les
autres, qui se positionnent par rapport à eux. Ces « Grands » avancent
prudemment au-dessus du vide, en s’observant. Poussés
vers l’avant par une sorte de compétition, ils emportent
chacun avec eux un petit cortège.
Le souffle
qui sort des orifices de la paroi rocheuse se fait de plus en
plus fort au fur et à mesure de la sortie
des cubes. Certains, les plus petits, sont même parfois projetés
vers l’avant contre leur gré. Percutant ceux qui s’étaient
avancés les premiers, ils provoquent la confusion.
L’action conjuguée du mouvement des « Grands »,
du souffle de la falaise et des petits emportés provoque
une accélération rapide du mouvement général.
Des colonnes de cubes avancent ainsi au-dessus du vide, dépassant
les « Anciens ».
Arrivées à bonne distance, ces colonnes
qui suivent les trois « Grands » commencent à tournoyer
les unes autour des autres. Un groupe s’avance brusquement
puis hésite, un autre a reculé, puis revient en avant,
et ainsi de suite. Chaque mouvement de groupe est initié par
l’un des « Grands », mais la cohésion
est toujours mauvaise et la plupart des cubes sont réticents à entrer
dans le mouvement. Souvent les mouvements sont avortés,
faute d’avoir été suivis à temps, et
le « Grand » doit reculer.
Phase 3 – Lancement
Un nouveau cube plus grand que les autres au mouvement stable et assuré,
un « Conducteur », sort de la falaise. Tous s’écartent
quand il vient se positionner au sein de l’un des trois groupes face à un « Grand ».
Celui-ci et le nouvel arrivant s’observent un court instant en se mesurant.
Mais l’assurance et la stabilité du « Conducteur » a
tôt fait de l’emporter. Son adversaire va se positionner derrière
lui en passant par dessous, bientôt suivi par le reste de son groupe.
Puis ce
premier « Conducteur » commence à tourner
lentement relançant le mouvement de ronde.
Une scène semblable se produit au sein d’un
autre groupe. Un second « Conducteur » apparaît,
qui prend la place d’un autre « Grand ».
Les deux « Conducteurs » bougent
très peu, étant proches du centre de la ronde. Mais
chacun de leurs mouvements est répercuté et amplifié de
proche en proche par leurs suivants, jusqu’à former
des mouvements de vagues très amples en périphérie.
Les groupes
tournent ainsi en harmonie, absorbant lentement les autres cubes.
Le troisième groupe initial
est bientôt dispersé et englobé. Un mouvement
général se dessine, où chacun des grands groupes
prend tour à tour l’initiative, tournant l’un
autour de l’autre de plus en plus rapidement. Tous tournent
latéralement, faisant face au centre de la ronde et à l’autre
groupe.
La quasi
totalité des cubes est maintenant
impliquée dans cette danse. C’est une gigantesque
sphère tournant sur elle-même de plus en plus vite
qui se forme maintenant rapidement dans les airs, à bonne
distance de la paroi.
Le vent
qui sort de la paroi a considérablement
faibli et c’est maintenant le courant d’air généré par
la ronde qui fait s’envoler en tous sens les débris
qui continuent à se détacher régulièrement
des « Anciens ».
Phase 4 – La ronde
De l’intérieur de la ronde, les choses apparaissent très
différemment. Les lumières émises par les cubes s’additionnent
et se réfléchissent sur leurs parois, créant une ambiance
chaude et agréable. Mais le mouvement est rapide et violent. Les collisions
sont fréquentes. Le champ de vision est très restreint à cause
du nombre de cubes.
Les plus
petits sont désemparés, ballottés
et cognés de partout. Les chocs brisent les coins et provoquent
l’apparition de fissures profondes. Ils sont propulsés
de loin en loin, rebondissant de façon incontrôlée
jusqu’à ce qu’ils trouvent un espace plus sûr
entre deux plus grands cubes dont la masse et l’inertie les
protègent des chocs. Ils sont alors pris dans le mouvement
et le rythme d’ensemble.
Au centre
de la sphère formée par les
danseurs se trouve un espace vide, autour duquel ils tournent tous
et au travers duquel les deux groupes se regardent. Le mouvement
d’ensemble évoque un peu celui de deux mains entrecroisées
qui se serrent, se caressent, se desserrent, et se poursuivent
l’une et l’autre.
La danse
donne maintenant à la ronde une forme
de plus en plus régulière, parcourue d’un mouvement
de flux et de reflux qui la fait se gonfler et se rétracter
au rythme des deux groupes qui cherchent à se joindre puis
qui se repoussent.
Phase 5 - Accouplements
Soudain,
au milieu de ce mouvement de va et vient, deux cubes de taille
moyenne venant en sens opposés se percutent
violemment. Le choc fait s’envoler débris et poussières,
et les deux cubes sont arrêtés net, collés
l’un à l’autre. Ils s’immobilisent ainsi,
soudés face contre face .
Ainsi bloqué au milieu de la ronde, ce couple
est à son tour percuté par d’autres cubes.
Pour la plupart, ces chocs entraînent de nouvelles collisions
en série alors que les uns et les autres rebondissent. Mais
parfois, quand le choc est vraiment frontal, des cubes qui percutent
le couple restent collés eux aussi. Ainsi, rapidement, c’est
toute une structure de cubes agglomérés qui se forme.
En d’autres points de la ronde, trois autres
structures se forment aussi, pour les mêmes raisons.
Ces groupes,
dont le mouvement est assez erratique, provoquent une rapide
dislocation de la ronde. Ceux qui, dans leur
mouvement, se rapprochent de la falaise tendent à le faire
de plus en plus vite et à s’en éloigner ensuite
plus lentement. Les plus petits d’abord, les plus grands
ensuite, tous finissent par retourner vers la paroi rocheuse. Puis
ils y rentrent tous les uns après les autres.
Les structures
de cubes agglomérés
restent ainsi seules à l’extérieur. Comme les
chocs se font rare, puis cessent, elles s’immobilisent et
se positionnent en dérivant à quelque distance du
mur.
Le silence
et le calme s’installent à nouveau.
Les « Anciens », qui continuent à se
déliter, ne sont maintenant plus que de petits blocs de
pierre aux formes indéfinissables. Les débris qu’ils
continuent à perdre flottent maintenant autour d’eux.
Quant aux
structures, elles ont fini par s’immobiliser,
parallèlement à la paroi.
Phase 6 - Eclosions
Le son
du vent qui s’échappe de la paroi
augmente à nouveau, mais change de tonalité. Les
débris qui tombent des « anciens » toujours
immobiles sont maintenant attirés vers la falaise :
le reflux a commencé.
Sur l’une des structures une fissure apparaît
courant le long des angles qui séparent différents
cubes. Avec un bruit sec, ces cubes, les plus extérieurs,
craquent et se séparent comme une grosse coquille. Leurs
lumières sont complètement éteintes. Puis,
aspirés par le vent, ils dérivent vers la paroi,
tournoyant de façon incontrôlée, se disloquant
rapidement. Leurs débris viennent se coller à la
falaise.
Le souffle
est de plus en plus fort. D’autres
cubes se désolidarisent rapidement et sont emportés
vers la paroi. Ils ne reste bientôt plus que les deux premiers,
qui tiennent un peu plus longtemps.
L’un après l’autre, cependant,
ils commencent à se désagréger : dans
un craquement un peu plus fort, une fissure apparaît brusquement
le long de la jointure. Puis, alors que les débris tombent,
une lumière chaude et tremblotante apparaît dans le
très fin interstice, filtrée par les débris
en suspension.
Puis l’un des couples se sépare brusquement.
Chacun est creusé en son centre d’un petit creux rectangulaire.
Au milieu
apparaît un tout petit cube tout
lisse et tout blanc, translucide et laiteux comme du quartz. Ses
angles sont bien nets et bien précis, mais le parallélisme
de ses cotés ne semble pas bien exact : il est légèrement
trapézoïdal et un peu flottant. Ses yeux globuleux
sont fermés. Il tombe un peu, puis se rétablit en
ouvrant les yeux. Il remonte un peu, tremblotant, tournant sur
lui même de façon désordonnée. Ainsi
secoué, il se rigidifie rapidement et prend sa forme cubique
définitive.
Les « parents » le protègent
un peu du vent. Mais ils se disloquent et se brisent eux aussi,
se dispersant dans les airs.
Les autres
couples ont eux aussi éclaté,
laissant derrière eux autant d’autres petits. Cahin-caha,
ceux-ci se rétablissent et résistent au vent. Ils
en sont en fait protégés par le dernier noyau des « Anciens » qui
finissent de se désagréger.
Puis le
vent se calme à nouveau. Les derniers
débris des « anciens » se sont dispersés
et il n’en reste plus rien. Seuls restent ainsi à quelque
distance de la paroi trois tout petits cubes qui semblent tout étonnés. Un
peu de poussière et de débris se sont collés à eux
et ternissent déjà un petit peu leur éclat.
Ils s’approchent timidement et maladroitement
les uns des autres. Puis ils commencent à se tourner un
peu autour, à se poursuivre gaiement. Ils jouent un peu
comme cela quelque temps, le long de la paroi. Puis l’un
après l’autre, ils s’immobilisent en face de
l’une des ouvertures de la paroi et disparaissent à l’intérieur,
laissant derrière eux un espace désert.
(synopsis tel que présenté au CNC et à ARTE en août
2004)
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